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Ouest France
Source : http://www.lepoint.fr/

MONDE - Publié le 08/05/2008 N°1860 - Le Point
 
République Dominicaine - Les pigeons voyageurs des narcotrafiquants
 

Pour convoyer la cocaïne vers l'Europe, les trafiquants sollicitent des jeunes filles recrutées en France... et totalement inconscientes des risques. Une quinzaine sont aujourd'hui en prison à Saint-Domingue.

A l'entrée de la prison de Barahona, à deux heures de route de la capitale, Saint-Domingue, l'accueil est bon enfant. Assis à l'ombre du porche, les gardiens sont débonnaires. L'inspection des effets apportés aux détenus est des plus succinctes. Affalée sur une chaise, une gardienne soulève un par un les vêtements, sans conviction. Il suffit de glisser 20 pesos pour éviter la formalité.

Au pavillon des femmes, un bâtiment en aggloméré où 15 détenues partagent une pièce commune, deux Françaises attendent l'heure de la visite comme un événement. Vanessa, 26 ans, s'est faite belle pour l'occasion. Grande et brune, les cheveux tirés, un long pendentif qui tombe sur son débardeur, elle est ici depuis deux ans. A la fin de 2005, elle s'est fait prendre avec 1 kilo de cocaïne à l'aéroport de Saint-Domingue. Elle a écopé de dix ans d'emprisonnement.

Comme elle, 15 Français sont actuellement détenus dans les geôles dominicaines pour avoir tenté de faire transiter de la cocaïne dans les aéroports. Avec la montée en flèche de la consommation de cocaïne en Europe, des microréseaux profitent de l'explosion touristique du pays pour déguiser de faux touristes en passeurs de drogue. Le profil des mules , recrutées en banlieue, varie pour tromper les douaniers. Mais elles sont souvent très jeunes, entre 19 et 25 ans, et le deal qu'on leur propose paraît alléchant : un voyage pour deux d'une semaine sous les cocotiers de Punta Cana ou Boca Chica, tous frais payés, en échange d'une valise à convoyer au retour. « Le recrutement va de la secrétaire qui gagne le smic à la vague cousine d'une amie. Des réseaux de type individuel se créent pour monter un coup », explique Jean-Michel Colombani, le patron de l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants à Paris. Le système des mules est efficace. En multipliant leur nombre sur un même vol, les risques sont limités. Elles ne seront payées qu'à réception de la marchandise, entre 3 000 et 8 000 euros selon la quantité.

Vanessa n'a pas eu d'états d'âme pour accepter. « Mon copain était dealer, on menait la grande vie, belles voitures, sorties, etc. Le jour où il est tombé, je me suis sentie un peu perdue », raconte-t-elle. Un jour, une amie lui propose de l'accompagner à un anniversaire à Amsterdam. Les hôtes sont des trafiquants de la banlieue parisienne installés aux Pays-Bas. « On m'a proposé de faire un voyage avec ma copine. Je savais qu'elle devait rapporter 3 kilos de cocaïne, mais, moi, je ne devais rien porter. » Le voyage est prévu pour le Surinam, mais, au dernier moment, on leur dit que ce sera Boca Chica, à Saint-Domingue. Les commanditaires les rejoignent sur place. Le chef, Mohammed, ne les quitte pas des yeux. La cocaïne est stockée dans le coffre de l'hôtel.

Au moment de partir, les paquets ne tiennent pas tous sur le corps de la copine. Vanessa se propose de l'aider. On lui en scotche un kilo sur la jambe. Dès l'arrivée à l'aéroport de Saint-Domingue, les officiers de la DNCD (la police locale antidrogue) arrêtent les deux filles. Comme beaucoup de passeurs, elles ont sans doute été dénoncées pour occuper les douaniers. Pendant qu'elles sont fouillées, les « Hollandais », eux, sont passés avec une cargaison plus importante. Aujourd'hui encore, Vanessa semble n'avoir pas pris la mesure de ce qui lui est arrivé. « Moi , dit-elle, j'ai toujours voulu mener une vie de princesse, faite de Dior et de Chanel. » Elle a tapissé sa cellule de publicités de grandes marques découpées dans des magazines.

Dans la prison, au pavillon des femmes, des draps suspendus tiennent lieu de cloison pour ménager des cellules individuelles. Un robinet rouillé au-dessus d'une bassine fait office de douche. Les cafards courent le long des murs crasseux. Ici, tout se paie, l'eau potable et la nourriture, la tranquillité auprès des autres filles, la visite chez le médecin et le gardien qui consent à vous y conduire. Le gramme de cocaïne est vendu 500 pesos, le joint de marijuana 30 pesos.

Avocats véreux.

Pour sortir leurs enfants de là, les familles se ruinent en frais de justice. Entre des avocats qui ne veulent pas ternir leur image dans de sombres histoires de drogue et des « rats de palais » prêts à tout pour les exploiter, elles sont désemparées. L'avocat local de Vanessa lui avait promis de la faire libérer sous quinze jours. Mais, après avoir encaissé les 20 000 euros réunis par la famille et les amis, il a disparu. Les avocats véreux qui font la navette entre la prison et le palais de justice, à la recherche de proies, sont monnaie courante.

Hortense, la codétenue de Vanessa, avait 19 ans au moment des faits. Elle est la première Française arrêtée en septembre 2005 pour trafic de drogue. Avec son petit ami, on l'a trouvée en possession de 22 kilos de cocaïne dissimulée dans du café. Condamnée à sept ans d'emprisonnement, elle a vu sa peine commuée à cinq ans après que son compagnon l'eut déchargée de toute responsabilité. Elle tente aujourd'hui de plaider la liberté conditionnelle, officieusement accordée aux détenus qui ont purgé la moitié de leur peine.

Sur le papier, la loi dominicaine est sévère pour le trafic de stupéfiants. A partir de 100 grammes de drogue en leur possession, les mules sont jugées comme des narcotrafiquants et encourent de trois à vingt ans de prison. Mais, derrière les barbelés qui entourent les prisons, on ne trouve pas de gros caïds. Les narcotrafiquants ont les moyens de payer la fianza (la liberté sous caution), à laquelle ils ne devraient pas, juridiquement, avoir droit. « Les mules sont davantage sanctionnées que les trafiquants , regrette le policier français Jean dos Santos, le chef du Service de coopération technique internationale de police. Aucune enquête n'est menée pour remonter le réseau quand il s'agit d'un passeur étranger. L'affaire s'arrête au jugement. En dépit d'un échange d'informations entre les pays, la République dominicaine n'est pas outillée pour travailler avec l'Europe. Et les moyens d'investigation sont très limités. Nous avons des policiers à mi-temps. A la sortie de l'école, un policier gagne 3 750 pesos (75 euros). Il ne peut pas vivre avec cela, il lui faut trouver un second boulot. »

A quoi s'ajoute le fléau de la corruption. A Saint-Domingue, au siège de la DNCD, sept agents américains de la Drug Enforcement Administration opèrent comme conseillers. Mais, dans son minuscule bureau, le porte-parole, Roberto Lebron, ne dore pas la pilule. « Les organisations criminelles ont toujours de l'avance sur nous. Elles ont de l'argent pour s'acheter des équipements de pointe et pour payer des pots-de-vin à certains de nos agents. » Après avoir été infiltrée par des narcotrafiquants qui faisaient échouer toutes ses opérations, la DNCD a équipé ses locaux de caméras et 300 hommes de ses effectifs ont été « nettoyés ». Mais des complicités continuent d'exister. Il n'est pas rare de voir des fonctionnaires exhiber des voitures à 150 000 dollars ou des villas de millionnaire. Le nombre de Porsche Cayenne défie le bon sens rapporté au niveau de vie local.

La République dominicaine, qui partage l'île d'Hispaniola avec Haïti, est victime du délabrement étatique de son voisin. Les trafiquants font passer ce qu'ils veulent à travers les 400 kilomètres de frontières mal surveillées. La cocaïne colombienne est acheminée à partir du Venezuela. De 15 à 20 % sont destinés au marché européen. Les mules acheminent un trafic de semi-gros compris entre 5 et 30 kilos. Le prix à la revente en Europe est estimé à 25 000 euros le kilo. Les trafiquants diversifient leurs méthodes pour tromper les douaniers. « Régulièrement, nous découvrons de la cocaïne liquide dans des bouteilles de rhum Barcelo », raconte le porte-parole. Les trafiquants n'hésitent devant rien : utilisation d'enfants, de grand-mères, vêtements imprégnés de cocaïne. On a même découvert un bébé mort emmailloté de cocaïne qui semblait dormir tout au long d'un vol en provenance de Caracas.

De janvier à novembre 2007, 170 mules ont été interpellées sur les différents aéroports de Saint-Domingue. En tête de liste, les passeurs néerlandais, suivis des Espagnols et des Italiens. En septembre 2007, 13 tonnes de cocaïne ont été détruites. L'année record reste 2006, avec la saisie de 5 tonnes de cocaïne et de 236 kilos d'héroïne, la plus grande prise de ces vingt dernières années. Mais, selon les estimations, les saisies ne représentent que 15 à 20 % du trafic.

Corruption à tous les niveaux.

Dans les bureaux de Canal 5, l'une des chaînes locales de télé et de radio, le directeur, Dany Alcantara, avoue son impuissance. « Nous ne pouvons ni dénoncer les trafiquants ni mener d'investigations, car les menaces qui pèsent sur les journalistes sont trop sérieuses. » En décembre 2004, l'arrestation d'un gros bonnet, Quirino Paulino Castillo, a permis de révéler un système de corruption. Il régnait sur une ville entière, qu'il arrosait de liasses de billets, et finançait généreusement le parti politique de l'ex-président Hipolito Mejia, en échange de facilités. « L'avion de la garde rapprochée du président était aménagé pour transporter de la drogue. Pendant son chargement, aucun douanier ne pouvait s'en approcher », raconte Juan Mynieti, le numéro deux des douanes. La DNCD a découvert 1 400 kilos de cocaïne dans un camion appartenant à Quirino, avec à son bord le colonel Nin, très connu dans le pays. Les propos du colonel, qui a tenté de faire croire aux policiers qu'il faisait du stop, ont fait rire tout Saint-Domingue.

Mais la drogue et son corollaire, le blanchiment d'argent, continuent d'inonder l'île. Sur le célèbre Malecon, le boulevard du front de mer de la capitale, les casinos des grandes familles locales affichent un luxe tapageur et tournent comme des machines à laver. De longues limousines aux vitres fumées s'y succèdent. Leur ballet silencieux contraste avec le défilé bruyant des vieilles bagnoles déglinguées, dont les radios hurlent du mérengué

Céline Raffalli

 
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